Brest-Jerusalem
a la rencontre...
19.4.02 06:59 chronique     document 19.4.02 09:38  
-<  à pieds, à cheval, etc... à lire...  ->
 19.4.02

09:32   billet d'humeurs...


D'abord, je ne sais pas comment être certain qu'un billet d'humeur écrit ici puisse être autre chose qu'un billet de mauvaise humeur... au delà du jeu de mots facile, parfois ici je me demande ce que je peux espérer.

Je suis chez moi, bloqué. Par décret. Comme les quelques milliers d'habitants d'Azzerye. Pas comme ceux de Ramallah. Ni comme ceux de Naplouse. Jénine. Qalqiliah. Tul Karm. Betlehem. Bet Jala. Bet Sahour. Al Khalil (que vous connaissez sous le nom d'Hébron). Abu Dis. Ariha (Jéricho). Vous trouvez la liste longue ? Elle est tellement incomplète...

Des centaines de milliers de gens sont consignés chez eux. Ou dans ce qui reste de chez eux. Il suffit d'avoir circulé un peu dans les rues de Ramallah pour savoir que la vie, quand elle reprendra, ne sera jamais plus la même. La riante cité est devenue macabre. Les trottoirs sont à refaire. Les rues sont à refaire. Les façades sont à refaire. Les lampadaires sont à remplacer. Les canalisations sont à refaire. Les parterres de fleurs sont à refaire. Vous trouvez
la liste longue ? Elle est tellement incomplète...

Dans ma rue, il y a une jeep. Des fois. Mais des fois non. Alors les gens essaient. Quand ils se font prendre, ils doivent se déshabiller partiellement, tourner sur eux-même, les bras en l'air, comme les ballerines des boîtes à musique. Parfois les soldats balancent du gaz. Parfois non. Parfois ils lancent une grenade "assourdissante" (quelqu'un a une traduction adéquate pour "stun grenade" ?). Parfois non. Parfois ils ne disent même rien et laissent passer les gens, jouissant de les voir hésiter, raser les murs, parfois courir...

Les soldats qui gardaient le barrage de terre sur une route de campagne hier, qui nous ont retenus une heure et demie, circulaient autour de nos véhicules, essayant visiblement de nous faire peur. Pointant leurs armes. Se cachant, réapparaissant. Aha. Ils n'avaient pas prévu la réaction normale de tout européen coincé dans une voiture au soleil : la sieste. Ils en étaient réduits à venir parfois frapper au carreau pour attirer notre attention. Ces réservistes ventrus, mal habillés, mal équipés, lâchés en pleine campagne, il suffisait d'un rien pour les déstabiliser. Malgré toute leur mystique, je crois que les Israéliens auraient de sacrées surprises si un jour ils étaient opposés à un adversaire déterminé et tenace...

Ce qui me ramène à Jénine. Qui sait qu'il y a probablement eu des centaines de morts à Jénine ? Dans ce tout petit camp de réfugiés où pour la première fois un groupe de combattants a tenu à distance l'armée israélienne pendant une semaine. Dans ce tout petit camp où les bulldozers ont rasé des maisons avec les habitants à l'intérieur. La presse israélienne racontait hier qu'un miraculé a pu appeler des gens de sous les décombres de sa maison. Et ces imperturbables menteurs de nous vendre 45 morts.

Comment expliquer que le monde entier n'est pas en train de hurler d'indignation... ?

Ma voisine s'est mariée hier, finalement. Devant soixante personnes. Il y aurait du y en avoir au moins 500. C'était le grand jour de sa vie. Le jour où elle devait apparaître devant toute sa famille et ses amis avec la plus belle robe de sa vie. Il faut avoir vu ces photos de mariage qu'on voit dans les maisons palestiniennes. Pour nous, elle sont "trop", mais pour eux, c'est immense. Toute sa vie, Miro regrettera de s'être mariée devant 60 personnes. Elle évitera d'en parler. Ceux qui sont venus sont venus et repartis en rampant, en cachette. C'est moche.

Tout ça est moche. Sa sŠur, Heba, voulait aller aux États-Unis avec leur mère. Elle a deux grands frères et une sŠur là-bas. Mais on lui a refusé son visa. Motif : son université est fermée. Et alors ? Et alors, ça fait d'elle une candidate possible à une immigration clandestine aux USA, alors pas de visa pour Heba. Heba va rester là à tourner en rond pendant des mois à attendre qu'on rouvre son université, qu'on ait de quoi payer les profs, qu'elle ait le droit de circuler sur la route qui mène à son université...

Je ne vous parle pas d'une famille de terroristes. Le père est boutiquier. Il a construit sa maison lui-même, le soir, après sa journée de travail. Il était instituteur. La mère peut difficilement marcher, et pourtant régulièrement elle descend les escaliers pour venir nous amener à manger. Avant hier, elle a fait du pain, puisqu'on ne peut pas en acheter, et nous en a amené. Quand elle va à Jérusalem, à 7 kilomètres, elle le fait clandestinement. Et, jambes malades ou pas, quand elle voit l'ombre d'un soldat, elle court. le fils, Mohamed a un boulot dans un hôpital à Jérusalem, mais n'a pas le droit d'y aller, alors il prend les routes alternatives tous les jours. Le soir, quand il a fini, il va relayer son père à la boutique, pour qu'elle reste ouverte plus longtemps.

Heba et Miro écoutent de la musique occidentale qu'elles téléchargent sur internet. Elles regardent les feuilletons faciles des télés arabes. Elles sont gentilles, ouvertes, intelligentes. Mais est-ce qu'elles vont réussir à échapper à la haine ? La haine de voir leurs vies détruites petits bouts par petits bouts... Études, mariage, voyages. Tout leur est refusé. Parce qu'elles sont nées Palestiniennes dans une Palestine occupée.

Apparemment, ils viennent de lever le couvre-feu. Maintenant, il faut vérifier, parce que l'information n'est jamais très fiable.

Si ça marche, j'irai à Jérusalem m'acheter un chapeau de soleil. Ma vie à moi continue...



lien accueil
lien archives
lien jenine
lien contacts
lien liens

img contacts