15:01 tranche de vie, à mort...
Nous venons d'évacuer une famille d'une maison du centre ville vers un endroit un peu plus reculé. Un voisin nous signale par la fenêtre un parking où il a entendu des coups de feu, et où il pense avoir vu des soldats jeter une carte d'identité dans une voiture.
Nous allons voir. Dans la voiture, des vêtements. Et une carte d'identité. Pas de trace de l'homme qui allait avec.
Comme ce parking est jointif avec celui où nous garons nos ambulances, nous décidons d'aller jeter un ¦il au bureau : des rumeurs circulent disant qu'il a été atteint par un char. De fait, la dernière fois que je suis passé là avec l'ambulance, je n'ai pas pu approcher : il y avait deux APC et beaucoup d'infanterie devant. Il y avait aussi un groupe de ces merveilleux italiens.
Lorsque nous arrivons en face de l'immeuble, la première chose que nous remarquons, c'est le docteur Iskafi. Il est assis sur une pierre , derrière un groupe de soldats. Nous nous dirigeons vers lui, on nous en empêche. De loin, il nous dit qu'il va bien.
Je prends le temps d'examiner la situation. État des lieux : il y a devant l'immeuble un APC d'un type particulier ; il est surmonté d'un canon rotatif. Grave. C'est pire qu'un tank, dans un sens. En remontant un peu le regard, il y a de la fumée qui sort d'une des fenêtres du deuxième étage. L'immeuble sur la gauche paraît comme découpé avec un gigantesque ouvre-boîtes ; c'est visiblement l'¦uvre du canon de l'APC.
Fumée là aussi. Il manque un angle du bâtiment. Sur le parking, tout un tas de femmes et d'enfants. C'est toute la population du bâtiment où nous avons nos locaux. Les italiens sont aussi sur le parking.
Renseignements pris, les israéliens ont décidé de fouiller le bâtiment, parce qu'un combattant palestinien est caché à l'intérieur.
Ce qui suit maintenant est un témoignage direct : j'ai VU ceci.
Premier stade, un soldat équipé d'un drôle de flingue, visiblement de gros calibre, avec un GROS magasin circulaire sous le canon, se met à systématiquement arroser toutes les fenêtres de la façade. L'une après l'autre. Une dizaine de projectiles par fenêtre. Le docteur n'est plus avec les soldats. Je ne sais pas où il est. On entend du bruit dans les étages, du verre cassé. Des soldats fouillent le bâtiment.
S'ensuit une assez longue attente, pendant laquelle une équipe de télévision américaine (NBC) se demande si elle doit filmer la scène. Après consultation, ces vautours décident que ce n'est pas assez spectaculaire ; pas assez d'action. Ils prennent, par acquis de conscience, des images d'une femme qui pleure sur le parking. C'est vendeur. Puis ils décident de partir.
Au bout d'un moment une escouade de soldats apparaît dans le hall au rez-de-chaussée. A ma stupéfaction, le docteur les accompagne. Première porte, sur la gauche. Deux soldats essaient de la défoncer. Bizarre image, grotesque pas de deux...
La porte finit par céder. Les soldats poussent le docteur à l'intérieur. Pas de coup de feu : les soldats rentrent à leur tour.
Le docteur sert de bouclier humain.
Pour les étages, je l'ai appris après coup de la bouche du docteur, même procédure. Toute porte que les soldats n'arrivent pas à défoncer est plastiquée. Les soldats ont d'abord visité tous les appartements ou bureaux dont la porte était ouverte ou facilement défonçable. Puis ils se mettent à s'occuper des appartements dont il faut faire sauter la porte.
Le plastiquage fait un bruit énorme, impressionnant.
A chaque explosion, , les femmes et les enfants sur le parking se lamentent ; c'est peut-être leur appartement qui vient de sauter. A ce stade, nous ignorons que ce ne sont "que" les portes verrouillées qui sont plastiquées.
Une des jeunes femmes veut se précipiter vers sa maison. Elle pleure. Je l'arrête, j'essaie de la réconforter.
Deux soldats, près de nous, supposés nous empêcher de nous approcher, regardent la jeune femme et se marrent.
Une fois tout ceci terminé, j'apprends que pendant toute l'opération 6 palestiniens dont un de mes équipiers et un volontaire italien étaient gardés prisonniers (en otage... ?) dans un bâtiment voisin. Ils seront libérés grâce à l'intervention obstinée de l'équipe italienne.
Je questionne avec insistance les derniers soldats restés sur les lieux. La question qui tue, c'est : "avez-vous finalement trouvé quelqu'un ?"
La réponse, je le sais, puisque j'étais devant la porte d'entrée, est NON.
Une bonne partie de l'immeuble est détruite, principalement des bureaux qui étaient fermés. Toutes les pièces qui avaient des fenêtre sur la façade sont ravagées.
Seule consolation, les appartements, dont la porte était ouverte, ont été épargnés.
Je suppose qu'il faut dire merci ?
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