09:25 photo souvenir ?
Question : pourquoi tu ne vas pas dans les camps, pourquoi tu ne ramènes pas de photos des destructions ?
Ne vous demandez pas qui me pose la question : je me la pose moi-même. Je n'ai à ce jour pas pris une photo de ce type. Ni un char, ni un soldat (si, un, je crois), sur les plusieurs centaines que j'ai prises. Je ne suis pas allé dans des camps pour voir des destructions, même s'il m'est arrivé d'en voir.
Je crois que je me sentirais distancié si je faisais ça, paradoxalement. Je vis dans un pays où l'horreur est quotidienne, certes, mais j'ai un autre angle de vue. Je veux montrer que le quotidien est une horreur.
Imaginez... et ça ne devrait pas être bien difficile... imaginez que les Palestiniens ne se révoltent pas plus que ça. Juste un petit attentat de temps à autre. Rien sur vos écrans télé, en France ou ailleurs, un petit entrefilet dans Libé ou Le Monde, un article de fond dans le Diplo, et ça serait tout. Pas de dévastations, pas trop de morts... pas l'horreur au quotidien.
Mais le quotidien, lui, serait toujours une horreur. Il y aurait toujours les mêmes files aux check points, les mêmes soldats suant la peur et la reversant sur les gens qu'ils traitent mal, souvent, ou maltraitent, parfois. La même porte du taxi qui s'ouvre, le même regard, les échanges de papiers, souvent sans un mot, les armes dans la rue...
Il y aurait toujours la course à la débrouille entre la municipalité de Jérusalem, prise d'une frénésie de travaux autour de la vieille ville, qui détruit et ferme sans prévenir rues et gares routières, et les taxis qui improvisent des systèmes de dessertes volantes.
Il y aurait toujours les filles de mes propriétaires qui prennent tous les matins les chemins de traverse pour aller à la fac, puisqu'elles n'ont pas l'autorisation de rentrer dans la ville.
Il y aurait toujours les vieilles assises sur le trottoir à vendre de la menthe ou de la sauge, cherchant à ramener les quelques shekels nécessaires à la survie.
Il y aurait toujours les mêmes pauvres types prêts à vous indiquer le chemin, à faire le guide, tout et n'importe quoi, parce que leur boutique dans la vieille ville est fermée par manque de touristes.
Je sais... je vois aussi les rires, la bonne humeur, l'entraide, tout n'est pas noir.
Mais définitivement je ne veux pas faire de photos de ruines. D'autres le font mieux que moi. Consultez les reportages photos sur http://www.solidarite-palestine.org
Vous y verrez une photo hallucinante. Dans une chambre d'enfant, accroché à un miroir, un ours en peluche avec "I love you" écrit dessus. Sur le miroir, une main, celle d'un soldat, a écrit : "I hate you".
Des tas de questions tournent dans ma tête. De la légitimité de la violence à la réelle motivation des gens. Je n'ai pas les réponses.
Alors je vais en rester aux constatations. Le passager du taxi dans lequel je me trouve qui nous fait une crise d'épilepsie au check-point. Le soldat ouvre la porte, voit le type en train de se baver dessus, fait une grimace de dégoût, et fait signe au chauffeur de continuer, sans contrôle. Il aurait pu nous demander, voire - et je le lui aurais pardonné - nous ordonner de le sortir, de l'étendre dehors, et appeler une ambulance. Non. Il a été dégoûté par cet arabe qui se bavait dessus, et il a demandé au chauffeur d'emmener tout ça plus loin.
Je vais en rester à mon petit cynisme quotidien. Cynisme ? A cette question là non plus je n'ai pas de réponse.
Est-ce que mon témoignage, comme on a pu me le dire, a moins de valeur que d'autres parce que je ne suis pas sous les bombes... ? Je ne sais pas. Je m'en fous, pour vous dire. Ce n'est pas la question.
Tiens, j'ai peut-être trouvé la réponse à la question du cynisme...
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