Brest-Jerusalem
a la rencontre...
12.3.02 13:29 chronique     chronique 18.3.02 12:25  
-<  sursis... les maux pour le dire...  ->
 13.3.02

18:14   Albeeeeeeeeeert !


Aujourd'hui, voyage au c¦ur de la Bête, plongée dans les abysses de l'occupation... battements de c¦ur, accélération du rythme cardiaque... aujourd'hui je vous emmène à la découverte d'un check point.

Je vous l'avoue sans détour, j'ai beau avoir passé grosso-modo quatre heures à regarder un check point dans le blanc des yeux (un check point, soit dit en passant, qui avait les yeux gris), je n'y ai rien vu de répréhensible, au delà d'un peu de bêtise ordinaire. Et je dis bien "un peu".

En fait, j'accompagnais Lady P., observatrice de son métier. Enfin, pour six mois.

Bref, elle, vêtue de sa jolie veste d'observateur, et moi, nous sommes installés au check point d'Al Ram, un gros carrefour sur la route de Ramallah. Environ 70 000 personnes y passent par jour, d'après la garnison. (Ah oui, on a parlé avec la garnison, mais j'y reviendrai.)

Au départ, c'était un poil tendu. La veste d'observateur et le calepin pour prendre des notes nous ont attiré la visite d'un troufion qui a regardé nos passeports, a posé trois questions dont il n'a pas compris les réponses, et est allé chercher son chef.

[Albert, première :

Un troufion binoclard, jeune, prend nos passeports. Il a l'air d'une poule qui a trouvé un couteau. Il nous demande ce qu'on fait là, ne comprend pas ce qu'on fait là, et se demande visiblement ce qu'il va bien pouvoir faire de nous. Il demande aide et assistance à son acolyte, un tout petit avec un énorme flingue, qui aboie quelque chose en hébreu qui n'a visiblement pas aidé Albert. Il demande à regarder les notes de Lady P. qui les lui montre sans hésiter. Albert n'a pas l'air de comprendre le danois... Dans le doute, Albert nous rend nos passeports et va chercher son chef.]

Le chef est arrivé, un gars nettement plus vieux, l'air pas commode, et il nous a parlé dans cette version allégée de l'anglais qu'apparemment seuls les israéliens et les palestiniens maîtrisent. Une fois que Lady P. lui a dit qui elle était et qu'elle voulait observer son check point, le gars a vaguement souri et dit : "ok, no problem". Et il est allé parler aux deux troufions, Albert et l'autre, leur disant probablement de nous foutre la paix.

Je dois dire que ce n'était pas tout à fait ce à quoi je m'attendais.

Bon, les opérations continuent, la vie du check point suit son train train. Ce check point laisse passer tous les véhicules sortant de Jérusalem, sans contrôle, tous les piétons sortants, sans contrôle, mais contrôle systématiquement tout véhicule entrant, et sporadiquement les piétons entrants.

Quand je dis sporadiquement, c'est que les deux troufions chargés des piétons (Albert et le petit teigneux - je dis ça mais à ce stade il n'est pas encore teigneux, juste petit) contrôlent un peu comme ils peuvent, ont beaucoup de mal à gérer le flux, s'absentent à tout bout de champ, et au final assurent une surveillance qu'on peut qualifier au mieux de "intermittente" du passage.

Les conditions du contrôle sont, en moyenne, neutres. A peine quelques mots échangés. Les gens montrent leurs papiers avec une bonne volonté évidente, et le passage est à peu près systématique. De temps en temps un cas pose problème, et un des deux gusses emmène le client au poste principal, où ses papiers et son pedigree sont vérifiés, ça prend entre 5 et 10 minutes, et, positive ou négative, la décision est notifiée de façon tout à fait civile.

Bien sûr, ça devait arriver. Il y en a un qui s'est fait refuser, qui n'était pas trop content, et qui est venu nous parler. Pauvre dialogue en vérité, lui ne parlant pas anglais, et notre arabe étant au mieux rudimentaire.

Mais ça, ça n'a pas plu au petit teigneux. Il a hurlé vers le chef de poste. Évidemment, on n'a pas compris ce qu'il disait, mais ça devait être dans le genre : "chef, chef, ils m'observent !!". Lequel chef l'a visiblement envoyer balader sur le thème "je t'ai dit de leur foutre la paix, retourne bosser".

Après ça, le petit teigneux était un poil énervé, et traitait un peu moins bien les gens. d'autant qu'il avait à ses basques un chauffeur de taxi palestinien qui lui demandait avec une insistance lassante (enfin moi ça m'aurait lassé) de lui laisser faire son demi-tour dans la zone réservée aux véhicules militaires.

Au bout d'un moment, changement d'équipe : petit teigneux part contrôler les véhicules, et Albert grimpe dans le mirador.

[Albert, deuxième :

Il n'y a plus personne pour contrôler les piétons. Ça arrive de temps en temps. Il y a par contre un factionnaire dans un endroit qui ne sert grosso-modo à rien dans cette configuration, pas trop loin du passage des piétons. Du haut de la tour, Albert observe les alentours avec des jumelles. De temps en temps, Albert passe le tronc par la fenêtre du mirador, et hurle à un passant d'aller présenter ses papiers au dit factionnaire. Encore plus surréaliste, à un moment, il demande à un vieux qui se trouve à une bonne quinzaine de mètres de la tour de présenter ses papiers. Armé de ses jumelles, il se penche pour lire le papier que le vieux essaye de tendre vers lui. Totalement grotesque et surréaliste. Nous étions morts de rire.]

Le temps passe. Un type se présente, avec une carte d'identité orange, et visiblement un début de hernie. Je ne vais pas vous décrire le système de cartes d'identités maintenant, mais sachez qu'il comprend trois couleurs, et que le orange n'est pas du tout la couleur qui convient pour passer ce check point. Le factionnaire écoute ce que le gars lui raconte en lui montrant son ventre, et appelle le chef. Le chef discute avec le palestinien, et lui fait signe de passer.

Le chef reste dans le coin un moment. Lady P. en profite pour lui poser quelques questions, auxquelles il répond gentiment. Visiblement, il a une vision saine de son boulot. Si on excepte la question de l'existence du check point en lui-même, que nous n'avons pas posée, ce gars pense visiblement qu'il n'est pas là pour faire suer le monde. De fait, nous l'avons vu plusieurs fois intervenir et prendre des décisions de bon sens pour débloquer des situations, notamment au niveau des véhicules. Il a plusieurs fois modéré l'ardeur de ses petits gars, et a plusieurs fois pris des factions lui-même pour ne pas ralentir le flot de passage. Il effectuait ses contrôles, si j'ose dire, sans contrôler. Il nous a dit être là depuis six ans. Qu'il connaissait tout le monde. Nous l'avons vu discuter avec plusieurs palestiniens.

[Le show du chef :

Un vieux palestinien avec une carte orange (donc lui interdisant le passage) se présente. On appelle le chef qui discute avec le vieux. Visiblement (et nous n'en croyons pas nos yeux) il lui fait signe de contourner le check point et de passer par un endroit où se trouve une clôture symbolique. De fait, le vieux se retire, et, discrètement, se rend à l'endroit en question. Là, et j'ai cru que j'hallucinais, le chef accoste le seul factionnaire dans le coin, le prend par les épaules, le fait regarder dans l'autre sens, et l'occupe jusqu'à ce que le vieux ait passé la barrière.

Ensuite, le chef passe devant nous et nous dit : je l'ai vu passer, mais je n'ai rien dit.

En fait, non seulement il l'a vu passer, mais il lui a indiqué comment et où passer, et a distrait la sentinelle, comme dans un film. Alors ma nature suspicieuse me donne à penser qu'une partie du show était exactement ça, un show, à cause de notre présence. Mais je dois le dire, et je le dis sans problème, ce chef de poste s'est comporté tout au long de notre observation, de façon carrément humaine et raisonnable.]

De temps en temps, une voiture arrive de Ramallah à contre sens, c'est à dire sans faire la queue mais en passant sur la voie réservée aux véhicules sortant de Jérusalem. C'est en général une jeep de l'armée ou de la police, parfois un israélien. Une fois, c'est une équipe de journalistes, qui apporte un des leurs, blessé à Ramallah. Une ambulance vient le récupérer.

[Albert, troisième :

Il y a un très beau soleil, et aussi bien lady P. que moi regrettons fortement de ne pas avoir de crème solaire. Qu'à cela ne tienne, il y a une pharmacie pas loin. Je passe donc le check point pour aller chercher de la crème solaire. Je passe devant Albert qui me regarde passer.

Quand je reviens, il m'appelle et me demande de lui présenter mon passeport. Je le lui montre. Il le regarde, regarde du côté de Lady P. qui nous regarde avec un grand sourire, me regarde... je peux presque entendre les rouages dans sa tête : "j'ai contrôlé moi-même un gars habillé juste comme ça il y a un moment, il était avec la rouquine qui est maintenant toute seule, je viens de voir passer ce type habillé juste comme ça il y a cinq minutes qui allait dans l'autre sens, je me demande... est-ce que c'est le même ?"

Je lui fais un grand sourire, et je hoche la tête : oui, Albert, c'est moi ! Bon chien. Couché. ]

Vraiment rien à signaler. Le flot des piétons est de moins en moins contrôlé. Nous décidons de rentrer.

[Albert, quatrième :

Une jeep arrive d'en face, toutes sirènes dehors. Albert se précipite pour lui ouvrir un passage. La jeep s'arrête à quelques mètres de là, fait demi tour et repart. Albert, l'air d'un con, la regarde avec la bouche ouverte]

En conclusion : ce check point est une blague, comme beaucoup d'autres, parce qu'on peut en faire le tour, que ce soit en véhicule ou à pieds, avec une déconcertante facilité. Et de toute façon il ne devrait pas y avoir de check point.

Mais tant qu'à faire, je dois admettre que celui là était, ce jour là, géré humainement par une équipe qui, sous l'impulsion du chef, a fait ce qu'elle pouvait pour emmerder le moins de monde possible. La visite pendant presque une heure d'un supérieur de haut rang n'a rien changé.

Ah, et je ne sais pas le vrai nom d'Albert. Mais Albert, ça lui allait bien.



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