15:23 Un mois. A quelques heures près.
Un mois. J'ai changé, le pays a changé, le monde a changé. Ça aurait été vrai dans n'importe quelles circonstances, mais c'est évidemment vrai maintenant.
Ce matin, sur Salah ed din, la grande artère commerçante de la Jérusalem arabe, j'ai vu pour la première fois dans les devantures des livres avec la photo de Ben Laden sur la couverture. On pourrait en déduire, à première vue, et c'est - j'imagine - ce que ferait le reporter moyen, que l'audience des fondamentalistes est en hausse. Les israéliens ne manqueront pas d'expliquer que Jérusalem est est bourré de Ben Laden en puissance, et en profiteront pour justifier un bouclage de plus. On l'annonce en pointillés dans les journaux : l'armée prendrait en charge la ville à la place de la police.
En fait, Ben Laden reprend un peu le rôle qu'avait pris Saddam Hussein à l'époque de la guerre du golfe. Il ne faut jamais perdre de vue la chose suivante : chacun sait ici que les israéliens seraient incapables de mener leur politique de colonisation sans l'aide américaine, financière et militaire. N'oubliez pas que l'état d'Israël PAIE les gens pour qu'ils aillent habiter dans les colonies. Bien sûr, il existe des colons convaincus qu'ils font ça pour leur pays, leur foi, ou je ne sais trop quoi. Mais beaucoup d'entre eux sont simplement là parce que c'est le seul endroit où il leur est possible d'avoir une maison et un bout de jardin pour une bouchée de pain, et qu'on les paie pour y habiter. Au point qu'ils ne travaillent pas.
Or, ces colonies sont le vrai, et presque l'unique ferment de cette guerre. Les palestiniens ne veulent pas la fin de l'état d'Israël. Les palestiniens veulent qu'on les débarrasse des colonies et des colons. Imaginez qu'à Hebron, situation symptomatique, il y a environ 400 colons. Et ces 400 personnes obligent à la présence de près de 2500 militaires. Leur présence paralyse totalement la vie économique d'une ville de 40 000 habitants : routes fermées, quartier du souk fermé, etc. Demandez-vous pourquoi les affrontements sont si violents quand ça se met à cogner à Hebron...
Et tout ça, sans les Américains, c'est impossible. Les Palestiniens le savent. Alors quand quelqu'un, même de la manière la plus condamnable, s'oppose aux Américains, Saddam en son temps, Oussama maintenant, eh bien il est le héros du petit peuple. Même si celui-ci dans son ensemble n'est PAS musulman fondamentaliste, condamne le terrorisme quand il vise des civils, SAUF LES COLONS, et regrette ces 6000 morts. Oussama, c'est un peu Robin des bois. C'est le petit qui ose défier le grand, pour les gens.
On ne répètera jamais assez à quel point ici les Américains sont tenus pour responsables de ce qui se passe ici.
L'autre nuit, je me suis promené le long des remparts de la vieille ville. Je ne parle pas assez de ça, mais c'est magnifique. La porte de Damas, avec la pleine lune entre les créneaux, ça vaut le coup de venir dans ce pays de fin du monde. Il y a des paysages magnifiques, des lumières extraordinaires. A un moment ou un autre, la paix viendra, aussi. A quel prix...
Une des premières impressions de la Jérusalem arabe est la saleté. Mais au cours de mes promenades nocturnes, j'ai fini par entrevoir une partie de la problématique qui ne m'avait pas sauté aux yeux : pour tout le secteur de Salah ed din et la porte de Damas, il y a UN préposé au nettoyage. C'est certainement très différent dans le reste de la ville. C'est, à tous les sens du terme, pas très propre. Il n'y a qu'un seul maire de Jérusalem, mais visiblement deux manières de la nettoyer, en fonction de la géographie.
Un mois. Je ne m'habitue pas.
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