18:08 liberté chérie...
vendredi 21 septembre
Ça fait plusieurs jours que ça me trotte dans la tête. Depuis les premiers jours en vérité. Au début, ça faisait comme ça : "Berlin - Jérusalem". Ces deux longues promenades dans la vieille ville, l'ambiance sonore du reste... sirènes, police, ambulance, hélicoptères. La vieille ville est théoriquement arabe. Mais maintenant elle est subrepticement colonisée, grignotée. Des îlots avec barbelés, drapeaux, gardes, armée, guérites, miradors. Les Israéliens installés sur les toits, dans les étages supérieurs. Les Palestiniens sont de plus en plus, progressivement, encerclés dans cette ville.
Dans ma petite tête, j'essayais de faire coïncider ça avec Berlin, ville-prison s'il en était. Mais ça ne collait pas. Trop de pièces ne correspondaient pas au puzzle. Je n'arrivais pas à retrouver dans la vie de tous les jours ces signes criants de Berlin, ou tous les comportements rappelaient ce statut de prison.
Mais depuis que je suis à Gaza, ville prison à son tour, j'ai compris. Les prisonniers sont à l'extérieur. Ce sont les Israéliens qui se conduisent comme s'ils étaient enfermés. Ce sont eux qui ont peur. Comme si ils se savaient inéluctablement pris au piège. A voir les Palestiniens de Gaza, pauvres, harcelés, mais si calmes, si dignes, je me dis qu'ils ont déjà gagné. Ce n'est plus qu'une question de temps, comme me le disait Hussein sur la plage. Les Israéliens sont prisonniers de leur propre intransigeance, de leur mépris pour ces gens ("un peuple sans terre pour une terre sans peuple" était un des grands slogans de l'Agence Juive à la grande époque de l'immigration). Ils se sont trompés. Il y avait un peuple. Il y a un peuple, rendu plus conscient de lui-même à chaque épreuve, à chaque mort. Conscient de sa force. Conscient du fait que sa seule existence fait peur à ceux qui ont décidé de le détruire et de le chasser.
Les soldats israéliens, ceux que j'ai vus en ville, à Jérusalem, ceux que j'ai vus aux check-points, ceux que j'ai vus à Erez, sont des mômes. Je ne sais pas voir en des mômes des bourreaux. Pas collectivement. Et je crois qu'ils n'accepteront pas éternellement cette vie qu'on leur impose.
Je ne sais pas leur en vouloir.
Mais j'apprends, et j'apprends vite, à en vouloir à leurs parents, à ces générations qui ont, directement ou pas, connu cette shoah dont ils se réclament et qu'ils brandissent comme un bouclier de vertu à toute opposition. A chaque fois que je passe Erez, que j'entends les chasseurs passer, que je vois les hélicoptères tourner et tirer, que j'entends vers Netzarim les chenilles des chars, je me dis qu'un jour cette génération là aura des comptes à rendre.
Quand ces comptes auront été soldés, la Palestine naîtra.
En attendant, Sharon vient de déclarer qu'il y aura peut-être une rencontre Peres - Arafat la semaine prochaine si Arafat arrive à empêcher les violences d'ici là. Ce mec est vraiment une crapule profonde. D'abord, les Palestiniens n'ont rien à négocier : ils sont envahis, bafoués et spoliés. Il veut quoi le Sharon ? Des excuses ?
C'est dégueulasse ce qui se passe ici. Je me souviens comment on me le racontait à la télé et à la radio (certaines radios), ça me paraît déjà si lointain... Le vocabulaire est tordu, la présentation est tordue. Nos médias ne sortent pas grandis de la confrontation de ce qu'ils racontent à la réalité. A ce combat là au moins je peux et je dois prendre part.
Je crois que le gouvernement israélien est pris au piège d'un double discours qui ne peut que le mener (mais malheureusement pas seul) au désastre. Pour son électorat, il lui FAUT stopper les attentats. Il a été élu pour ça. Mais vis-à-vis de l'opinion mondiale, il en a besoin de ces attentats. Comment justifier les incursions, de plus en plus nombreuses, en territoires palestiniens si il n'a plus le prétexte éventé de la chasse aux terroristes ? Comment empêcher qu'on se pose des questions sur ces colonies à moitié fantômes qui surgissent en une nuit, quatre caravanes et quelques excités, entraînant la création de zones de sécurité, la fermeture de routes palestiniennes, les blocus de villages, les mômes qui ne peuvent plus aller en classe, les oliviers arrachés, les puits comblés, les vignes qui pourrissent sur pied, si on n'a plus la menace terroriste pour servir de repoussoir ?
Que fera Sharon le jour où Israël n'arrivera plus à se faire passer pour une victime sur la défensive ? Il lui faut ces attentats, cette peur, ce ferment ignoble sur lequel il fait pousser une si artificielle union nationale . Et sur ce genre de sol... que peut-on faire pousser de bon ?
Tous les Palestiniens ne sont pas des anges, et encore une fois je ne peux pas approuver les attentats visant des civils. Mais je les ai VUS, les israéliens à l'oeuvre. Quand on tire au missile, de plusieurs kilomètres, sur un bâtiment en pleine ville, qu'on ne vienne pas me dire qu'on espère pieusement ne pas toucher de civils !
Mon combat à moi, ce n'est pas raconter. Ça, c'est facile. Ce qui l'est moins, c'est de ne pas céder à la colère, à la haine, à la révolte. Ou au moins de reprendre le dessus. Si je cède à la haine, les Israéliens m'auront battu. Tant que je saurai les plaindre, je suis hors de leur atteinte.
En passant. Si j'ose dire. Quand on sort de Gaza, à Erez, sur la droite, il y a un enclos avec des espèces de baraques oblongues, des toits en tôle ondulée, des grillages, des barrières. On croirait un abattoir. Le malaise qui se dégage de cette zone est fort. Cette zone, c'est l'endroit ou on triait, le matin, les ouvriers palestiniens qu'on autorisait à aller travailler en israel. 80 000 par jour. Quand je vous disais que ça avait des airs de marché aux bestiaux...
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