30 juin 2003
Image volée

Métro parisien, vers 20 heures 30, c'est le soir de la fête de la musique en ce 21 juin 2003. Avachi contre les portes du fond, je m'achemine vers un rendez-vous sans rapport avec la légère frénésie ambiante. Face à moi, des gens montent dans la rame, et je la vois. Je ne vois qu'elle, juste une enfant. J'ai du mal à ne pas la fixer. Elle se tient debout, face à moi, aux côtés de sa mère, belle quadragénaire en robe imprimée, quelques rondeurs déplacées et de légères rides traîtresses. Mais ce n'est pas elle qui m'accapare, quoique je la surveille du coin de l'oeil pour être sûr qu'elle ne remarque pas, ou ne s'offense pas des regards que j'appuie, peu discrets, sur sa progéniture.

Petite, menue, mince, fine, trop fine; son attitude est réservée, peut-être par timidité, ou bien due à la petite honte de sortir en famille. Je l'imagine plus vive, même effrontée, dans le cercle plus intime de ses amies, complices, lâchées, vivantes. Et c'est cette appartenance que je vois écrite sur elle et qui me fascine, probablement son originalité aussi; dans chaque vêtement, chaque bijou porté, il y a un cri, une affirmation qui m'est aussi étrangère que le chant des baleines; une affirmation ou simplement l'accumulation des traces laissées par ses expériences, ses rencontres, les mouvements de son coeur.

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Ses yeux sont verts, surmontés de sourcils sombres, perdus dans le vague. Ses lèvres sont bien dessinées, la supérieure au rebord horizontal encadré par deux douces courbes. Son nez est effilé, un peu grand. La masse de ses longs cheveux fins et clairs, parsemés de brun, est très négligemment accrochée sous une casquette Nike en jeans au bleu presque élimé, portée à l'envers. Celle-ci fait écho à un pendentif, goutte noire de plastique ou de résine, enchâssée de métal blanc, ornée en son centre du même logo; reflet d'un rêve, ou d'une soumission à ce monde hyperventilé d'apparences, calfeutré d'illusions, la marque d'autres vainqueurs, l'ombre de quelconques héros...

Son cou est enserré par une fine bande ajourée, résille de fils noirs, une coqueluche courante de midinettes. Son chemisier est d'un beige fade, imprimé d'un nom: "Eagletown" et d'un sigle en velours floqué, à peine plus sombre. Les manches et le col, et peut-être la taille masquée par un sweatshirt jaune d'or noué par les manches, sont munis d'élastiques qui froufroutent l'étoffe en vaguelettes précipitées, remous crispés. Son pantalon est rouge vif, marqué sur le côté par trois bandes fines et noires; il s'évase au ras du sol, plus corolles que pattes d'éléphant, ne découvrant que l'extrémité des chaussures, du même rouge, au semelles blanches franchement épaisses. Ce sont des avatars de tennis aux bouts aplatis, qui n'ont plus de sportives que l'origine.

Ses mains sont légères et au repos, ses poignets ornés chacun de deux bracelets. Un cordage fuchsia, interrompu par une toute petite montre digitale en forme de gélule et une chaîne argentée aux maillons irréguliers. En regard, une bande de cuir sombre portant une inscription encadrée d'un motif avoisinant la même résille qu'autour de son cou. J'ai dit ses mains au repos, mais elle porte parfois ses ongles -- vert pomme, bon sang -- à sa bouche. Elle joue aussi avec une bague bon marché, plate, large d'un doigt et demi, représentant un ying et yang rouge et blanc, en forme de coeur. A l'autre majeur, elle porte une longue pierre azur ovale et aplatie.

Je ne sais pas ce qui me fascine. Je regarde, simplement, essayant de graver les détails dans ma mémoire.

Écrit par gemp le 30 juin 2003 à 02:22
Réactions

Volée, mais pas perdue pour tout le monde... tu as la mémoire... photographique !

Mis à jour par O. le 30 juin 2003 à 09:41

J'ai eu six stations pour tout noter mentalement. Le fait est que lors de la première version du texte, de mémoire, j'ai commis quelques erreurs et oublis... que j'ai pu réparer par la suite grâce à... la photo.

Mis à jour par gemp le 30 juin 2003 à 10:50